Quelques questions à Elisabeth Spiering et à Jean-Pierre Picandet de la part d'un béotien qui cherche à comprendre ce qu'il y a de commun aux (bonnes) méthodes de lecture et a été frustré par une (non-)réponse dans une association dont il était auparavant membre.

Le béotien. Compte-tenu de la diminution des horaires et des absences, mieux vaut disposer d'un rasoir à double lame et profiter alors de la possibilité d'étaler l'apprentissage sur 2 ans, entre 5 et 7 ans. Mais L'école maternelle est-elle obligatoire aujourd'hui?

Jean-Pierre Picandet. L'école maternelle n'est pas obligatoire mais elle accueille 23 % des enfants de 2 ans et la quasi-totalité des enfants de 3 à 6 ans (source Wikipédia). Actuellement, et d'après ce que j'observe, la concertation au sein d'un même groupe scolaire et tout particulièrement entre les enseignants de cycle 2) sur sujet de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture n'existe guère. Chaque maître fait à son niveau ce qu'il croit être le mieux pour sa classe, sans se préoccuper vraiment du vécu scolaire des élèves qu'il accueille, sans non plus anticiper moindrement le niveau suivant. Cette pratique segmentée est profondément nocive et conduit à des aberrations pédagogiques. Deux exemples parmi bien d'autres :
1.) certains élèves auront étudié en histoire, peut-être 3 ans de suite, la période depuis les Gaulois jusqu'au moyen âge, puis étudieront la période contemporaine, sans avoir jamais entendu parler ...de la renaissance.
2.) en calcul soustractif les termes utilisés au CP ne sont pas nécessairement harmonisés avec ceux du CE (ôté de/pour aller à/moins, ...).
Concernant la lecture et l'écriture.
1.) notre point de vue (qui consiste à croire que c'est en GS/CP qu'on fixe définitivement les fondements neurologiques de l'écriture et de la lecture) est bien loin d'être partagé. De nombreux enseignants se sont laissé persuader que l'apprentissage commence au CP, s'étale sur tout le primaire. Dans cet esprit, il n'est effectivement pas très alarmant qu'un enfant sorte du CP sans savoir parfaitement lire ; il apprendra au ce1.
2.) le problème pour l'enseignant de CP qui pratique une méthode syllabique est que tout le travail préparatoire en maternelle a été réalisé dans une perspective ideovisuelle. À leur arrivée en septembre, les élèves ont un vocabulaire assez riche (bravo), savent déjà lire quelques mots connus par reconnaissance globale (très bien si on utilise Gafi ou autre méthode "intégrative", très funeste si on utilise Cuissart ou autre méthode strictement syllabique). À leur entrée au CP, ces même élèves connaissent les lettres consonnes de l'alphabet par leur nom (a - bé - cé - dé, ... (très bien mais quel dommage de ne pas avoir aussi appris systématiquement le son qu'elles produisent b=be - c=ke - d=de - ... . Au total, les premières semaines/mois de CP "syllabique" sont utilisées à désapprendre (parfois avec grande difficulté) cette habitude de deviner les mots (les fameux prélèvement d'indices, formulation d'hypothèse, ...) puis à apprendre les sons des lettres consonnes. Pour revenir à Cuissart (1890), le premier des deux volumes (les sons simples), pourrait être travaillé en GS, pour être revu au CP, de septembre à la Toussaint. Il ne faut cependant pas perdre de vue la contrainte de temps liée à la compacité grandissante de l'année scolaire (140 jours actuellement contre environ 180 lorsque la méthode a vu le jour il y a 120 ans). Ce problème de calendrier est le même lorsqu'on utilise des manuels anciens pour l'apprentissage du calcul.

Le béotien. La méthode Delile prend 10 pages pour faire chercher un "a", puis d'autres lettres, dans des mots.

Jean-Pierre Picandet. Ces dix premières leçons sont utilisées à Néris et à Bagneux pour mettre en place (chez les élèves et leurs parents) le rituel rigoureux d'utilisation de tout le manuel, jusqu'à sa dernière page. Ces dix pages présentent les lettres voyelles avec le e ouvert/fermé) et trois lettres consonnes (s- v - j).

Elisabeth Spiering. Les 10 pages de Delile nous sont bien utiles, car elles instaurent un décalage entre la progression Cuissart et celle de Delile. Lorsqu'on aborde l'association des consonnes et voyelles dans le Delile, les élèves savent déjà lire et écrire entre 5 et 10 lettres. Ils savent lire les syllabes et mots que l'on peut écrire avec ces lettres. Delile, fait donc office de "révision" ; on y retrouve du vocabulaire déjà appris dans Cuissart, ce qui permet une meilleure imprégnation de la signification des mots. Un peu plus tard, ce décalage permet même aux élèves non seulement de copier les leçons du Cuissart (qui elles, font aussi l'objet de dictées), mais aussi celles du Delile (de façon certaine dès que le premier livret Cuissart est terminé, puisque les 26 lettres de l'alphabet ont été étudiées), c'est à dire vers Noël, ou au plus tard en Janvier.

Le béotien. Quel intérêt, si l'on ne fait pas écrire ces lettres en même temps?

Jean-Pierre Picandet. Delile est annoncée comme une méthode de lecture à l'usage des parents. J'ignore si ses rédacteurs avaient en tête le projet de lui coupler l'apprentissage de l'écriture. En tout cas Clémentine et Jean Delile ne s'expriment pas à ce sujet dans leur préface. Tout au plus, en 4è de couverture de l'édition 1999, peut-on lire : "Une méthode de lecture traditionnelle, illustrée, rigoureuse et motivante qui permet à l'enfant d'entrer en douceur dans le monde de l'écrit en découvrant le plaisir de lire." Nous savons que Hatier édite deux cahiers associés : un fichier de lecture lié à la méthode (pas "terrible" si nos souvenirs sont bons) et un cahier d'écriture (graphisme). Nous n'utilisons ni l'un ni l'autre. En revanche nous utilisons avec nos élèves les plus avancés la "Méthode d'orthographe pas à pas. Delile/Hatier".

Le béotien. Ne perd-on pas, en multipliant les mots, la possibilité d'associer mentalement la lettre à une image simple, comme le "i" à une "île" chez Schüler?

Jean-Pierre Picandet. Ce pourrait-être en effet si l'on n'y prenait pas garde ; mais dans nos classes, c'est l'image de Cuissart qui prime sur celle de Delile ; c'est celle-là que nous retenons : le i est toujours "le i de île" et non le "i comme le i de pie", ...
Les puristes reprocheront à Delile (à Cuissart également) d'avoir choisi d'associer au son d'une page un mot parfaitement illisible. Ex. : Delile, page 27 "d comme le d de dauphin" (alors que au/ph/in sont inconnus à ce stade). On pourrait citer en contre-exemple le syllabaire Langlois (une image par son) qui s'est attaché, lui, à ne donner à lire que des mots contenant des associations connues de lettres. Boscher (à partir des éditions fin des années 1950) a choisi de proposer sur chaque page une illustration riche permettant un travail à l'oral sur un nombre important de mots reprenant le son étudié.

Elisabeth Spiering. Raison pour laquelle on utilise Cuissart, car Delile n'a pas été conçu comme une méthode d'écriture Lecture. L'association des lettres avec une image simple est faite avec le Cuissart et non le Delile. Ce dernier est donné à titre d'exemple. L'association mentale se fait par la répétition quotidienne que Cuissart permet grâce à la reprise de tous les sons vus précédemment selon la litanie suivante: "i de île, n de lune, u de usine, m de plume...etc" accompagnée simultanément de l'écriture sur l'ardoise (les élèves écrivent ce qu'ils disent, puis lisent ce qu'ils ont écrit).
Si Delile est utilisée seule, à ce moment, rien n'empêche d'en faire une méthode d'écriture/lecture en apprenant aux enfants à écrire systématiquement la lettre (ou groupe de lettres) étudiée. Delile est d'abord une méthode de lecture destinée aux parents qui veulent apprendre à lire à la maison (plus aisé à faire que l'apprentissage de l'écriture)... si un enseignant l'utilise, il lui est facile d'y adjoindre l'écriture.

Le béotien. En plus, j'ai quelques sujets d'inquiétude. Mixer ou associer deux méthodes correspond bien au genre de défi que l'on cherche à relever, mais ce n'est sans doute pas pour un débutant. Par ailleurs, étaler la lecture sur deux ans ouvre la porte à tous ces départs globaux qui sont aujourd'hui la norme.

Jean-Pierre Picandet. Ce texte qu'Élisabeth a posté doit être pris pour ce qu'il est : une réponse à la question régulière (la consultation de nos blog nous vaut parfois des courriers de lecteurs) : "Pourquoi utilisez-vous deux méthodes conjointement ?". Le choix des deux méthodes ne répond à aucune justification théorique et ne doit en aucun cas être exposé comme un chemin à suivre obligatoirement.

Un petit historique pour mieux comprendre.
Lorsque je suis arrivé à l'école de Néris (CP/CE1) j'ai dû m'adapter aux habitudes mises en place par mon prédécesseur (méthode Gafi pour la lecture et Pour comprendre les maths en mathématiques. Dès l'année suivante travaillant à mi-temps j'ai introduit Delile, en prenant bien soin de conserver Gafi afin de ne pas déstabiliser mon jeune complément ni froisser mes collègues. L'année 3 de mon service nérisien a été marquée par l'arrivée providentielle de Florence Lenègre qui -travaillant déjà à Néris et connaissant mes options pédagogiques- avait demandé à compléter mon temps partiel. Pour la première fois je travaillais avec une collègue dotée d'une belle assurance, forte d'une expérience familiale (sa maman était institutrice, familière de Borel Maisonny) et en recherche affirmée d'une méthode de travail efficace. Nous avons donc utilisé Delile, testé Cuissart livret 1 (cet ouvrage a été utilisé pendant 40 ans dans l'école publique de mon village) ; nous avons aussi lancé le Dupré (calcul) et mis en test le Lemoine (arithmétique 1925). L'année suivante, et jusqu'en juin 2010 (Florence ayant regagné son département d'origine), mes conjointes de classe ont toutes été de jeunes enseignantes pleines de bonne volonté mais nourries au biberon de l'iufm et soumises aux pressions/contrôles des conseillers et inspecteurs. Depuis septembre 2010 je travaille à temps plein et ai donc repris le total contrôle de ma classe. Entre temps, Élisabeth Spiering a découvert grâce au blog mon univers pédagogique et elle a adopté mon savoir faire. Nos classes sont pour ainsi dire devenues jumelles et je m'en réjouis puisque internet nous permet de mutualiser une bonne partie de notre travail.
Je ne fais - nous ne faisons - aucun prosélytisme. Si des collègues (Vincent Hars, Isabelle Staffalo, ...) ou des parents pratiquant l'instruction en famille trouvent leur compte en observant notre pratique et nos manuels de prédilection, nous en sommes heureux ; mais ce n'est absolument pas ce que nous recherchons. Nous-même ayant encore tant à apprendre...

Jean-Pierre Picandet. Une dernière chose à propos de Cuissart/Delile.
— Les pédagogues, les parents d'élèves aussi, ont tendance à mettre sur le même plan lire/écrire/compter alors même que ces trois activités mettent en action des mécanisme cérébraux très différents. Ils croient presque toujours qu'enseigner est pure technique alors que c'est un art. À cet effet je rebaptiserais volontiers les "sciences de l'éducation" en "arts et métiers de l'instruction", où la formation théorique et pratique serait très solide, avec une forte implication des anciens, un peu sur le modèle du parrainage des Gadzarts.
— Le contexte sociologique de la classe a également son importance dans le choix d'une méthode. Dans les classes de Néris, se côtoient à parts égales des élèves à la vie sociale riche, très stimulés depuis leur petite enfance par leur parents cultivés (Néris est une petite cité thermale dont le charme attire de nombreuses professions libérales pour y élire domicile) ; ces élèves sont très bien adaptés aux attentes de l'école. D'autre part nous avons beaucoup d'autres écoliers issus de familles socialement défavorisées (notre département est hélas très touché par le chômage), repliées sur elle-même et donc ces élèves sont assez éloignés du standard académique attendu. La maturité intellectuelle de nos élèves est donc fort variable et peut atteindre facilement 1 à 2 ans de décalage au sein d'une même classe d'âge...
— Or, je suis à peu près persuadé qu'apprendre à lire n'est pas difficile pour un petit Français (il faut tout de même compter environ 10 ans). La mise en route des mécanismes de base se fait chez la plupart des élèves en 1 année de CP ; les neuf autres années serviront à accélérer la vitesse, la compréhension, découvrir des types d'écrits variés, élargir le champ des connaissances, etc... Quant à l'écriture, notre langue étant si complexe à maîtriser, il faudra bien 20 ans avant de savoir s'exprimer à peu près correctement. Impossible donc d'aller vite, les étapes doivent absolument être guidées (la progression des Dumas 1930 est dans ce domaine merveilleusement bien menée). Par conséquent, dans les petites classes, les variations individuelles dans l'apprentissage de l'écriture sont de moindre amplitude qu'en lecture ; il est plus facile d'avancer à marche collective.

En résumé :
- progression de lecture individuelle (Delile), et possiblement très rapide
- progression d'écriture collective (Cuissart) et à marche lente
Le tout servi par une progression établie au millimètre...

Elisabeth Spiering.: Pour une débutante, enseigner la lecture ET l'écriture n'est pas simple, surtout quand, en formation initiale, on nous a seriné pis que pendre des méthodes alphabétiques et qu'on ne sait faire autrement que de mettre les enfants en "activité de chercheur". D'où l'intérêt d'avoir un maître chevronné avec lequel on peut fonctionner en compagnonnage vers lequel on peut se tourner pour poser les questions aussi simplettes soient-elles tant on démarre parfois de rien ...
Si je me suis lancée dans ce duo de méthodes, c'est parce qu'il répondait à mes attentes d'apprendre à lire et à écrire à mes élèves d'une manière très guidée et sûre. Les indications de Cuissart sont précieuses pour le déroulement de chaque leçon. Il est nécessaire d'accepter de se fier à la méthode et aux directions données par Cuissart, car c'est le strict respect de sa progression sans brûler d'étape qui est le gage de la "réussite" des élèves.
Quant aux 2 années... que peut-on dire? Si on est dans une optique alphabétique, il n'y a pas de "danger": une lettre un son en GS et au CP on révise rapidement les sons simples, puis on attaque tout le reste (sons complexes)... bref, c'est la progression que l'on trouve par exemple, chez Hattemer... et cette idée se retrouve dans toutes les méthodes que l'on trouve actuellement sur le marché, destinées à "préparer" les enfants au CP (c'est à dire, éviter qu'ils ne se cassent les dents sur la lecture, car les parents n'imaginent pas qu'ils doivent "tout" faire s'ils veulent protéger leurs enfants des méfaits des méthodes actuellement utilisées dans les classes).